CONFINEMENT "Ce n'était pas le moment d'être enceinte !"

Festivals reportés, concerts annulés, écoles, parcs, musées et magasins fermés, depuis le 17 mars 2020 la France est à l’arrêt pour tenter de minimiser la propagation du Coronavirus.

Tout parait être en suspens sauf peut-être la croissance invisible de ces bébés qui continuent à grandir aux creux des entrailles de ces femmes confinées.

A ce confinement, nécessaire, s’ajoutent les mesures sanitaires mises en places. On appelle les femmes enceintes avant leurs consultations pour ne maintenir que celles qui sont indispensables. On téléconsulte au maximum. L’interdiction de tout regroupement implique un aménagement de la préparation à la naissance, voire parfois son interruption. L’interdiction de toutes les activités collectives annule tout accompagnement sous forme de danse, yoga, chant prénatal, séances en piscine…

Il n’est pas difficile de voir ce confinement comme un isolement pour ces femmes qui vivent une expérience unique et dont les besoins d’aide et de soutien sont accrus. Evidemment, la bonne santé prime sur tout le reste. Mais sommes-nous seulement capables d’évaluer l’impact de ces mesures sur la santé psychique des futures mères ?

Je ne souhaite aucunement remettre en question ce qui permet d’assurer la sécurité des femmes enceintes et des nouveaux nés dans cette période de pandémie mondiale. Mais il me parait important de mettre en mots ce que vivent ces femmes qui ne peuvent être soutenues et qui doivent, pour la plupart, continuer à soutenir leur propre famille.

Je pense à ces femmes dont c’est le premier enfant et qui l’attendent seules chez elles, sans aïeules pour les conseiller, amies pour les soutenir, sans entourage pour rendre tangible cette grossesse, le regard de l’autre construisant le devenir mère, doucement, pas à pas. 

Je pense à celles dont c’est le deuxième enfant et qui s’occupent d’un premier, parfois tout petit, qui demande beaucoup de soin et d’attention. Quelle angoisse de s’imaginer épuisée au moment de l’accouchement ! 

Je pense à ces femmes dont c’est le troisième, quatrième ou cinquième enfant, qui ont déjà deux ainés ou plus à la maison. Je pense à la charge de travail domestique et à la charge mentale à supporter, au travail à la maison, à la continuité pédagogique…

Je pense à ces couples qui doivent faire le deuil de leur projet de naissance, à ceux qui ne pourront ni assister à la préparation à la naissance de leur femme, ni aux échographies, qui quitteront la salle de naissance pour ne retrouver leur femme qu’au sortir de la maternité. Et j’imagine la révolte que tous doivent ressentir, la colère qui doit les habiter.

Vous l’aurez sans doute compris, je suis moi-même enceinte d’un troisième enfant dont la naissance est prévue le 28 mai. L’annonce du président de la république du 13 avril, qui prolonge le confinement jusqu’au 11 mai et la naissance avant terme de mes deux ainés, me laisse entrevoir l’hypothèse que le confinement ne sera pas levé d’ici à mon accouchement. 

Depuis plusieurs années maintenant, je me bats aux cotés de Pauline Higgins, sage-femme, pour faire valoir l’importance du mouvement pendant la grossesse, la parturition et la période postnatale. Dans l’argumentaire qui soutient notre démarche, nous mentionnons que :
« La Haute Autorité de Santé souhaite que le programme de préparation à la naissance et à la parentalité conduisent les femmes enceintes et les futurs parents à pouvoir :
  • Comprendre et utiliser les informations transmises
  • Avoir appris des techniques de travail corporel
  • Avoir acquis des compétences parentales
  • Disposer de ressources personnelles »


L’OMS définie l’état de santé comme : « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »

J’imagine donc aisément les frustrations que doivent ressentir ceux qui, comme moi, ne peuvent décaler leur grossesse ou leur accouchement à la rentrée prochaine et qui souffrent dans leur chair de ce manque de contact, de partage et d’expériences corporelles. J’entrevois l’impact que peut créer deux mois de confinement sur la mobilité générale, musculaire et ligamentaire, les amplitudes articulaires, la prise de poids… L’ensemble de nos tissus est confiné, restreint, contraint, moins oxygéné. J’aimerai tant que des messages circulent sur l’importance de la respiration pendant la grossesse, sur l’importance du mouvement interne qu’elle procure, sur le nécessaire développement de la conscience de soi. J’aimerais tant que nous soyons orientées dans ces pratiques individuelles à domicile et que nous soyons portées par des messages qui renforcent nos propres capacités d’agir. La thématique de la Semaine Mondiale de l’Accouchement Respecté 2019 n’était-elle pas « Le pouvoir de la naissance est en vous » ?

D’un point de vue postural, la sédentarité peut s’avérer extrêmement néfaste si une mauvaise posture s’inscrit progressivement dans le corps. En position assise, bassin enroulé, l’abdomen est tassé, le diaphragme dispose de peu d’amplitude et une grande pression dans l’abdomen crée une pression excessive sur le périnée.  Le manque d’espace autour de soi peut créer un manque d’espace en soi. Cet isolement, vécu par certaines femmes enceintes, qui parfois même peuvent être amenées à accoucher seules, peut modifier profondément la sécrétion d’hormones, comme l’ocytocine, hormone de l’amour, de la confiance, du lien et du contact.

Nous découvrirons par la suite l’impact réel de ce temps de confinement sur ces corps en mutation, confinant eux-mêmes un petit être en devenir, accueillant un projet qui ne peut se mettre en veille. Nous comprendrons à quel point il aura été difficile pour ces femmes d’aller à l’encontre de tous ce que leurs corps demandent. Qu’il est compliqué de contraindre l’imprégnation hormonale vécue pendant la grossesse ! La femme ressent des besoins et ce sont eux qui la guident pendant sa grossesse et pendant son accouchement. Se mettre à l’écoute de soi est le chemin que chacune d’entre elle devrait avoir la possibilité d’emprunter. Nous sommes des mammifères, nous aurons besoin de rugir, de ramper, de nous balancer, de nous suspendre, de nous agripper, de mordre… 

« Ce n’était pas le moment de tomber enceinte » me suis-je entendu dire plusieurs fois…

Tout en ayant conscience du courage de tous les acteurs de cette lutte que nous menons, je souhaite mettre en lumière la puissance qui se cache en chacune de ces femmes qui vivent une révolution dans la révolution. 

Femmes enceintes, soyons donc à l’écoute de nos besoins physiologiques, de nos sensations corporelles et écoutons les messages envoyés par le corps. Il sait ! Prenons le temps d’entendre ce que notre enfant qui va naitre est en train de nous dire. Nous savons, nous pouvons et nous accueillerons ces bébés avec toute notre puissance animale ! Parce que c’est ce chemin là que nous sommes en train de parcourir, chez nous, en nous, comme une lente descente vers un soi archaïque, loin de nos smartphones et de nos écrans…





Ingrid Bizaguet